Heureux qui, comme Ulysse...
Ce que je trouve fascinant à Rome, c'est le chaos apparent qui règne en maître sur l'architecture urbaine. La moindre façade d'immeuble est un formidable livre d'histoire, les strates de trois millénaires s'y chevauchent à en donner le tournis. Et cependant, en y regardant de plus près, tout est agencé selon un ordre précis et minutieux, qu'on ne saurait modifier sans provoquer des catastrophes : ce fût de colonne antique est parfait pour soutenir le linteau de ce palais renaissance ; et sans ses imposantes fondations en brique datant de l'époque impériale, cette église n'aurait sans doute pas survécu à on ne sait combien de remaniements.
Pour un peu, on croiserait les fantômes échappés d'un glorieux passé dans les petites ruelles autour du Panthéon. Cet homme barbu, au traits burinés, qui propose avec gouaille les services de sa calèche aux touristes fortunés, n'était-il pas conducteur de char dans une autre vie ? Et ces jeunes choupinous bronzés, musclés et rigolards, on jurerait des gladiateurs se rendant au Colisée pour l'entraînement…
Ainsi va le théâtre romain ; certes les pétarades des vespas ont remplacé le vacarme des charrettes à cheval, mais les cabaretiers et les marchands de rue vocifèrent comme jadis pour faire venir à eux les visiteurs, hébétés par l'exubérance désordonnée de cette ville aux mille visages.
Heureusement, il y a le bruissement du vent à travers les cyprès du Palatin et la glace à la figue de l'excellent glacier de la place Farnèse pour se remettre de ce tourbillon d'émotions.