La route
Ca faisait longtemps qu'un livre ne m'avait pas arraché des larmes, ni bouleversé à ce point.
Après l'apocalypse, il ne reste rien, que nuit, brouillard et cendre. Toute vie animale ou végétale a disparue. Seuls quelques humains, miraculés ? - ou condamnés à l'enfer. Un père et son fils errent à pied sur la route, à la recherche d'une improbable contrée plus accueillante, d'un hypothétique refuge - mais à la recherche de quoi au juste ? Depuis combien de temps ? Des mois ? Des années ? Rien à manger, à part les miettes épargnées par les pillards. Pas un rayon de soleil à qui sourire, seulement la pluie et le froid glacial. Ils n'ont même plus de nom, lui c'est "l'homme" et l'autre "le petit". Ils croisent des rôdeurs hagards et dépenaillés, des moribonds affamés, des voleurs sans pitié, des assassins anthropophages. Peur. Méfiance. Paranoïa. Aucun répit, le danger est partout, tout le temps.
Ce qu'il reste de l'humanité est livré à sa propre barbarie, cette barbarie qui est là, tapie en nous, prête à se réveiller et à se déchaîner dès qu'on baisse la garde.
Terrifiant et désespérant. C'est même au-delà de la désespérance. On ne sait plus pourquoi vivre plutôt que mourir, on marche, c'est tout. On se laisse couler en accompagnant les tribulations misérables de cet homme et de cet enfant, dans un univers absurde où la seule lueur d'humanité reste le lien qui les unit.
Certes le sujet n'a rien d'orignal. Mais peu importe. C'est l'écriture incisive, violente, qui donne à ce roman sa charge émotionnelle et sa puissance tragique. Dialogues minimalistes, phrases serrées, ciselées d'images d'une poésie brutale, Cormac McCarthy est décidément à classer parmi les grands auteurs de ce siècle. Au passage, chapeau pour le travail du traducteur (François Hirsch).
Ames sensibles s'abstenir. Vous êtes prévenus.
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Quelques extraits :
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Il fit halte et se retourna vers le petit. Il s'était arrêté et attendait.
Tu crois qu'on va mourir, c'est ça ?
J'sais pas.
On ne va pas mourir.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
J'sais pas.
Arrête de dire j'sais pas.
D'accord.
Pourquoi tu crois qu'on va mourir ?
On n'a rien à manger
On va trouver quelque chose.
D'accord.
Combien de temps tu crois qu'on peut tenir sans manger ?
J'sais pas
Mais combien de temps à ton avis ?
Peut-être quelques jours.
Et qu'est ce qui arrive après ? On tombe mort d'un seul coup ?
Oui
Eh bien non. Ca prend longtemps. On a de l'eau. C'est le plus important. On ne tient pas très longtemps sans eau.
D'accord.
Mais tu ne me crois pas.
J'sais pas
Il ne le quittait pas de yeux. Debout dans la neige les mains dans les poches du veston rayé trop grand pour lui.
Tu crois que je mens ?
Non
Mais tu crois que je pourrais mentir quand tu me demandes si on va mourir.
Oui
D'accord, je le pourrais. Mais on ne va pas mourir.
D'accord.
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Vous ne pouvez pas venir avec nous, vous le savez, dit l'homme.
Il opina du chef.
Depuis combien de temps êtes vous sur la route ?
J'ai toujours été sur la route; On ne peut pas rester au même endroit.
Comment faites vous pour vivre ?
Je continue, c'est tout. Je savais que ça allait arriver.
Vous saviez que ça allait arriver ?
Ouais. Ca ou quelque chose comme ça. Je l'ai toujours cru.
Avez-vous essayé de vous y préparer ?
Non. Qu'est ce que vous auriez fait ?
J'en sais rien.
Les gens passaient leur temps à faire des préparatifs pour le lendemain. Moi je n'ai jamais cru à ça. Le lendemain ne faisait pas de préparatifs pour eux. Le lendemain ne savait même pas qu'ils existaient.
Sans doute que non.
Même si on avait su quoi faire on n'aurait pas su quoi faire. On n'aurait pas su si on voulait le faire ou pas. Supposez que vous soyez le dernier qui reste ? Supposez que vous vous soyez fait ça vous-même ?
Vous souhaitez mourir ?
Non. Mais je pourrais souhaiter être mort. Quand on est en vie on a toujours ça devant soi.
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Les jours se traînaient sans date ni calendrier. Le long de l'autoroute au loin, de longues files de voitures carbonisées en train de rouiller. Les jantes nues des roues enfoncées dans une boue grise de caoutchouc fondu, dans des anneaux de fil métallique noirci. Perchés sur les ressorts nus des sièges, les cadavres incinérés et rapetissés de la taille des enfants. Dix mille rêves dans le sépulcre de leurs cœurs passés au gril. Ils continuaient. Marchant sur le monde mort comme des rats tournant sur une roue. Les nuits d'une quiétude de mort et plus mortellement noires. Si froides. Ils parlaient à peine. Il toussait sans cesse et le petit le regardait cracher du sang. Marcher le dos voûté. Sale, en haillons, sans espoir. Il s'arrêtait et s'appuyait contre le caddie et le petit continuait puis s'arrêtait et se retournait et l'homme levait les yeux en pleurant et le voyait là debout sur la route qui le regardait du fond d'on ne sait quel inconcevable avenir, étincelant dans ce désert comme un tabernacle.
24/07/08 - 12:02
si tu as aimé La Route, essaie de lire "Mara & Dan" de Dorris Lessing...
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